Depuis plusieurs années, en fait depuis les débuts de la politique de la ville, les structures associatives vivent quasiment de 100% de subventions ; et qui dit argent public, dit agent public. Quelle autonomie reste t-il pour porter une parole citoyenne, donc parfois critique, quand vos salaires et votre fonctionnement dépend des "largesses" de l'état et des collectivités territoriales locales ? Aux Etats-Unis, ce problème n'existe pas, les fonds provenant principalement du privé via des fondations et des donnations. L'empire du capitalisme étant parfois, paradoxalement, plus enclin à la redistribution que nous, se dotant ainsi d'un visage humain.
Traditionnellement, la France a un problème dès que les frontières entre privé et public se confondent. Encore plus lorsqu'il s'agit d'associatif social et de l'économie de l'entreprise. Tabou difficile à surpasser, alors que le domaine culturel a su en tirer toute la quintessence. L'apport d'argent privé reste pourtant la seule solution à défaut de pouvoir créer sa propre "richesse" en créant une activité économique (mais certains y arrivent). Si on additionne la crise économique au retrait de l'état dans le financement des collectivités territoriales, on obtient comme résultat de nouvelles "bonnes raisons" de diminuer les subventions... Tout en continuant à attendre des associaitons qu'elles interviennent partout et tout le temps, se substituant ainsi à un service public de plus en plus absent... L'apport d'argent frais, qui plus est privé, devient alors une possible fenêtre sur un courant d'air savalteur et une pression institutionnelle toujours plus lourde. Le monde de l'entreprise semble favorable à ce nouveau mode d'intervention, d'autant qu'il a conscience que les dérégulations d'hier obligent aujourd'hui à une régulation urgente et massive.
"C'est ici, précisément, que le mécénat prend toute son actualité, là où il s'agit de refonder le lien social, de redonner au marché une vertu collective, un rôle au service du bien commun". Les premières incitations au mécénat furent timides ; jusqu'en 2003 où la Loi Aillagon vint favoriser sensiblement les possibilités de faire. Le mécénat jusque là traditionnellement culturel cède du terrain à une nouvelle forme de mécénat plus solidaire et moins philantropique. Car il y a là une possibilité puissante et peu explorée de dépanner l'ascenceur social. Quelques expériences intéressantes se font en banlieue : "Projet banlieues" de BNP Pariibas ; le soutien de la Fondation VInci pour la Cité qui aide à mettre des passerelles en place entre le monde du travail et le monde associatif ; la fondation KPMG qui fait du mécénat de compétences... Mais au-delà de ces fondations qui ont pignon sur rue, les PME (de 20 à 99 salariés) s'engagent elles aussi et représentent à ce jour 73% de la valeur du mécénat en France (cela représente 30 000 entreprises, soit quasiment une par commune !). Ce sont surtout les entreprises de services qui se lancent dans l'aventure solidaire. L'apport principal reste un apport financier (81%), mais pas uniquement puisque le mécénat de compétences représente 22% et celui de l'apport en nature 33%.
Quel est l'intérêt pour l'entreprise ? Bien sûr un intérêt économique puisque les sommes ou les valeurs consacrées au mécénat son exonérées à hauteur de 60% dans la limite de 0,5% du chiffre d'affaires. C'est aussi une opportunité pour l'entreprise de travailler son image, valoriser sa communication. Total, par exemple, dépense un budget important (pour les bénéficiaires, pas pour elle) en mécénat pour tenter d'améliorer sa mauvaise image. Mais mon exemple n'est pas le meilleur car la grande majorité des entreprises se lancent dans le mécénat avec un véritable esprit de cohésion sociale. Surtout en ce qui concerne les PME qui aident souvent les associations de proximité, partant du postulat que tout ce qui contribue à améliorer la vie du territoire, à en réguler les difficultés, devient un bénéfice pour tous. Exemples : un supermarché à tout intérêt à soutenir une maison de quartier et à le faire savoir, il se dote ainsi d'une image réelle comme soutien aux populations de ce quartier. Cela peut lui permettre de mieux gérer sa sécurité interne (petits vols, incivilités) en se faisant reconnaître pour son soutien et en s'apppuyant sur un réseau qui connait bien cette population ; une société de transport dont les bus sont parfois caillaissés ou qui subit aussi des incivilités peut également s'engager dans la même démarche pour les mêmes raisons. En participant auprès des populations et des acteurs locaux, les représentations des uns et des autres peuvent se modifier au profit de nouvelles régulations sociales. L'entreprise peut tirer encore d'autres avantages, "vu de l'intérieur d'une entreprise, petite ou grande, le mécénat a pour avantage le plus tangible de créer un dicours mobilisateur. Il donne au travail de ses collaborateurs un sens nouveau, qui ne sera pas réductible aux résultats commerciaux et financiers". Car il arrive souvent dans la proximité, que les salariés de l'entreprise soit aussi des habitants du territoire ou des adhérents de l'association soutenus. D'ailleurs, des cabinets de recrutement commencent à noter que l'engagement social, écologique et culturel de l'entreprise devient un critère pour les jeunes diplômés.
Au final, pour l'association, l'apport du mécénat ne vient pas remplacer les fonds publics, mais en prolonge les possibilités, tout en inscrivant un nouveau dialogue visant à mieux vivre ensemble. Bien sûr, cela se travaille, et la relation à des entreprises ne peut se résumer à taper à la porte, demander une aide puis s'en aller ; cela ne serait valable qu'une fois. Non, il faut au contraire intégrer les entreprises dans une sorte de club, les informer des actions menées, péréniser les soutiens, leur apporter une visibilité, bref, respecter ce parteneriat. Ce dernier point n'est pas trop éclairé dans l'ouvrage dont il est question ici, mais il est primoridial. Et pour une vue d'ensemble, je vous conseille donc cet excellent livre sur le sujet, édité très récemment chez Gallimard, et rédigé par deux auteurs qui connaissent bien le monde de l'entreprise.
